ORTHOPEDISTE




Le métier d’orthopédiste en France à la Belle Époque : entre médecine, artisanat et innovation
À la Belle Époque (environ 1870–1914), le métier d’orthopédiste en France est encore en pleine structuration. Il se situe à la croisée de la chirurgie, de la rééducation et de la fabrication d’appareils médicaux. L’orthopédie, en tant que spécialité médicale, commence à se distinguer clairement, mais elle reste souvent liée à des pratiques artisanales et à des savoirs empiriques.
Le terme orthopédie est inventé en 1741 par Nicolas Andry, qui le définit comme l’art de prévenir et corriger les difformités du corps chez les enfants.
Au XIXe siècle, l’orthopédie se développe dans les hôpitaux militaires et civils, notamment pour traiter les séquelles de blessures, de rachitisme ou de tuberculose osseuse.
À la Belle Époque, les orthopédistes sont souvent des chirurgiens spécialisés, mais certains sont aussi des techniciens ou artisans fabriquant des prothèses et des corsets.
Artisanat et appareillage
Les corsetiers médicaux, les bandagistes et les prothésistes jouent un rôle clé dans la prise en charge des patients.
Les appareils orthopédiques sont fabriqués sur mesure : corsets pour scoliose, attelles, chaussures orthopédiques, et prothèses rudimentaires en bois ou en cuir.
Ces artisans collaborent parfois avec les médecins, mais leur statut reste flou : entre commerce, soin et technique.
L’orthopédie commence à se structurer comme spécialité médicale distincte, mais elle n’est pas encore enseignée de manière autonome dans les facultés.
Des établissements spécialisés apparaissent, comme les instituts orthopédiques ou les sanatoriums, notamment pour les enfants atteints de malformations.
Le métier reste marqué par une forte dimension sociale : il s’adresse souvent aux enfants pauvres ou aux blessés de guerre.
Les progrès en anatomie, radiologie (rayons X dès 1895) et chirurgie permettent une meilleure compréhension des pathologies osseuses.
Mais les traitements restent souvent empiriques, et les résultats variables : l’orthopédiste est encore perçu comme un bricoleur du corps, entre science et intuition.

À Paris, en 1903, le docteur Émile Vautrin, orthopédiste réputé du quartier de la Madeleine, se fit connaître pour une invention aussi audacieuse que controversée : le corset mécanique à ressorts compensateurs, censé redresser les dos voûtés des dames de la haute société tout en leur permettant de danser le quadrille sans gêne.
Inspiré par les mécanismes d’horlogerie suisse, Vautrin intégra des ressorts en acier et des poulies miniatures dans un corset en soie.
Le corset se réglait par une petite clé, comme une boîte à musique, pour ajuster la tension selon la posture désirée.
Il promettait une silhouette parfaite et une correction orthopédique sans douleur.
Les salons parisiens s’enflammèrent : les dames rivalisaient pour obtenir un corset Vautrin.
Mais rapidement, des incidents survinrent :
Une baronne fut projetée en arrière lors d’un bal, le ressort ayant lâché en pleine valse.
Une autre cliente déclara que le corset s’était mis à vibrer de manière incontrôlable pendant une messe, provoquant un fou rire général.
Les journaux satiriques s’emparèrent de l’affaire, surnommant l’invention « le corset à catapulte ».
Vautrin fut convoqué par l’Académie de médecine, qui jugea son invention « trop proche du cabaret pour être digne de la science ».
Il fut radié temporairement, mais continua à vendre ses corsets en cachette, devenant une figure culte des milieux bohèmes.