BOUQUINISTE



Le métier de bouquiniste à la Belle Époque était bien plus qu’un simple commerce de livres d’occasion c’était une institution parisienne, un symbole de la culture populaire et de la liberté d’expression.
Le terme bouquiniste apparaît au XVIIIe siècle, dérivé du mot flamand boekin (petit livre).
Les bouquinistes sont les héritiers des colporteurs du XVIe siècle, qui vendaient journaux, almanachs et pamphlets sur les ponts et quais de Paris.
Dès le XVIIe siècle, ils s’installent sur le Pont-Neuf, haut lieu de la vie parisienne, mais sont régulièrement chassés par les autorités pour concurrence aux libraires officiels et diffusion de textes subversifs.
À partir du XIXe siècle, notamment sous Napoléon Ier, les bouquinistes obtiennent un statut officiel et sont reconnus comme commerçants publics.
En 1859, la ville de Paris leur accorde des concessions fixes sur les quais, marquant la fin du commerce ambulant.
En 1891, ils peuvent enfin laisser leurs boîtes sur les parapets jour et nuit, ce qui transforme leur activité en une librairie en plein air permanente.
À la Belle Époque (fin XIXe – début XXe siècle), leur nombre explose : on compte 200 bouquinistes en 1900, avec des milliers de livres exposés sur les quais.
Le métier devient romantique et pittoresque, attirant les flâneurs, les bibliophiles et les intellectuels. Anatole France les surnomme les braves marchands d’esprit.
Les bouquinistes jouent un rôle dans la diffusion de la littérature populaire, des pamphlets politiques et des ouvrages rares.
Malgré les tentatives de régulation, ils restent des figures libres, parfois perçus comme anarchistes ou marginaux.
Leur présence sur les quais devient un élément incontournable du paysage parisien, au même titre que les fontaines Wallace ou les colonnes Morris.

Vers 1907, un certain bouquiniste du quai Voltaire, surnommé « Monsieur Félix », s’était forgé une petite notoriété dans les cercles littéraires. Discret le jour, il vendait des classiques soigneusement rangés. Mais la nuit tombée, il sortait de sous son étal une collection de livres sulfureux, interdits ou jugés trop osés pour la morale de l’époque : romans libertins du XVIIIe, traités médicaux illustrés, et même quelques écrits anarchistes bien cachés.
On raconte qu’il avait un système de code avec ses clients réguliers : une petite clochette accrochée au coin de sa boîte. Trois tintements et il se préparait à ouvrir son "rayon secret". Des auteurs comme Apollinaire ou Jarry, curieux et frondeurs, s’y seraient même fournis !
Un soir, un inspecteur de la Sûreté – un habitué de Félix, mais incognito – le surprend en pleine vente d’un ouvrage interdit. Félix, imperturbable, aurait répondu :
“Je ne vends pas des livres… j’offre des échappées vers la vérité que vous redoutez.”
Il aurait écopé d’une amende modeste, mais gagné la fidélité éternelle des amateurs de littérature interdite. Et la légende de Félix s’imposa comme celle du bouquiniste rebelle de la Belle Époque.